
« Notre plus grande erreur est d’examiner chaque cas individuellement, sans comprendre que nous sommes en plein génocide », nous explique Karnig Kerkonian, avocat américano-arménien et membre du Comité pour la protection des droits fondamentaux du peuple d’Artsakh. Il a développé son propos lors de la conférence consacrée à la mobilisation nationale de la diaspora, tenue à Paris les 11 et 12 avril, ainsi que dans une interview accordée à la radio parisienne AYP FM le 24 avril.
Selon lui, les massacres du temps du Sultan Hamid, les événements d’Istanbul des années 1950-1960, les pogroms de Soumgaït, Kirovabad et Bakou, ainsi que le nettoyage ethnique en Artsakh sont tous liés. Ils forment une séquence historique ininterrompue. Et ce n’est pas encore fini : nous nous y trouvons toujours, dans ce processus. « C’était la deuxième ou troisième semaine de mai 1915 », raconte Karnig Kerkonyan, « Et mon grand-père, alors âgé de 12 ans et vivant à Ayntap, voyait arriver des centaines de familles de Marash : 100 familles, 200 familles, 1 000 familles. Son père, cordonnier, avec les autres cordonniers d’Ayntap se sont réunis pour coudre des outres en cuir pour leur distribuer de l’eau à ces familles de Marash. Pourquoi cette histoire est-elle importante aujourd’hui ? Parce que mon grand-père, alors âgé de 12 ans, assistait au Génocide. Il regardait les familles de Marash, chassées dans le désert, et il assistait au génocide sans le savoir ; il percevait cela comme un incident isolé. Malheureusement, un génocide n’est pas un événement, c’est un processus. Et mon grand-père, Arménien d’Ayntap, il ne le comprenait pas, et il m’a dit : à l’époque nous n’imaginions pas que ce serait notre tour par la suite. Il n’y croyait pas. Pourquoi n’y croyait-il pas ? Parce que lorsqu’une personne vit une expérience, elle la perçoit comme un événement et non comme un processus. Malheureusement, le génocide n’est pas un évènement. Il s’agit d’un processus. » Il ajoute que l’incrédulité des victimes vient souvent de cette incapacité à voir la globalité du projet : « Les historiens ne consacreront pas des articles séparés à ces drames, mais les résumeront en quelques pages montrant la série d’événements.Et que verrons-nous alors ? Nous verrons la séquence de ce processus, nous verrons la série d’événements.»
Selon Kerkonian, ce qui s’est passé en Artsakh en 2023 constituait l’une des dernières étapes de ce processus, ainsi que les projets d’un “couloir” à Syunik, le TRIPP font tout aussi partie du programme de génocide en cours, et ce programme ne soit pas encore achevé.
« Il est crucial de comprendre la situation actuelle : nous sommes en plein processus génocidaire. Même les élections de 7 juin en Arménie s’inscrivent dans ce contexte. Il est frappant que le 24 avril, nous commémorons 1915 alors que nous subissons la même chose aujourd’hui. Il est incroyable que nous n’ayons pas encore compris que ce processus se poursuit et ne s’arrête jamais, surtout lorsque nous n’avons pas retenu la leçon la plus importante de la Seconde Guerre mondiale : la paix ne s’obtient pas par des concessions, insiste l’expert sur une leçon géopolitique majeure. C’est une leçon difficile qu’il nous faut apprendre ; nous devons nous lever et dire : voici ma ligne rouge. Par ailleurs, les historiens devraient très bien voir ce qui était planifié depuis les années 1880 et comment la Turquie a soutenu l’Azerbaïdjan. Dans quel but, sinon pour faire progresser le génocide arménien jusqu’à atteindre les 20 à 25 derniers kilomètres restants [de Syunik] pour atteindrede leur plan Touran ? N’est-ce pas ? » demande-t-il. « Et le plus surprenant est que ce n’est un secret pour personne. Inutile de m’écouter parler, écoutez ce que dit Erdogan : lors du défilé militaire à Bakou après la guerre, Erdogan a lui-même évoqué le nom de Nouri Pacha et déclaré que l’âme de Nouri Pacha était désormais apaisée. Cela signifie que les criminels savent exactement ce qu’ils accomplissent. »
Il convient de rappeler qu’après son entrée à Bakou les 14 et 15 septembre 1918, Nouri Pacha, général de l’armée ottomane et frère d’Enver Pacha, ministre ottoman de la Guerre, a entrepris le nettoyage ethnique des Arméniens de la ville de Bakou et cherché à exterminer les Arméniens des provinces voisines, notamment d’Artsakh, ainsi qu’à soumettre les frontières sud et est de l’Arménie. L’entrée de l’armée ottomane à Bakou sous le commandement de Nouri Pacha et le massacre de la population arménienne désarmée ont constitué le dernier acte de la politique d’extermination des Arméniens menée par l’Empire ottoman agonisant. À cette époque, environ 30 000 personnes ont péri lors du nettoyage ethnique perpétré par les autorités turques et azerbaïdjanaises. « L’étape suivante n’était pas seulement la conquête de l’Artsakh, explique Karnig Kerkonian, mais aussi celle de Syunik. C’est très simple à comprendre que nous sommes des victimes. Oui, nous sommes des victimes. Nous sommes une nation victime. Je n’ai pas besoin de le ressentir personnellement ; je le ressens déjà à travers des Artsakhiotes. Ces événements, les événements de Marash, ne sont pas arrivés aux Arméniens de Marash, ils ne sont pas arrivés aux habitants de Marash, ils sont arrivés à notre Nation. Et si nous élargissons un peu notre compréhension et que nous regardons vers l’avenir pour comprendre ce à quoi nous sommes confrontés, alors nous verrons qu’il s’agit de la même histoire, une histoire planifiée. »
En conclusion, Karnig Kerkonian souligne que si cette chaîne de violence n’est pas présentée comme un tout cohérent sur la scène internationale, la politique d’extermination se poursuivra. Il insiste sur le fait que le droit au retour du peuple de l’Artsakh doit demeurer une priorité absolue de l’agenda panarménien.
Source principale : azg.am

